Comment les récits à bifurcations sont-ils façonnés par leurs supports, leurs dispositifs techniques et leurs usages ? C’est l’objet du colloque organisé à Sorbonne Université en décembre 2026. Pour répondre à la question, son appel à contributions est ouvert jusqu’au 4 septembre 2026. Présentation.
« Toute expérience narrative repose sur une tension fondamentale entre ce qui est raconté et ce qui aurait pu l’être. Comme l’a montré Hilary Dannenberg, le récit fonctionne à la manière d’une « matrice de possibilités, ontologiquement instable » (2008, p. 13) : le/la lecteur·rice anticipe, conjecture, envisage des dénouements alternatifs qui demeurent pourtant, dans la fiction linéaire, de simples hypothèses mentales.
Mais que se passe-t-il lorsque ces virtualités acquièrent une existence matérielle ? Jeux de rôle, jeux vidéo narratifs, récits multiversels, uchronies, fanfictions, livres dont vous êtes le héros, fictions arborescentes, fictions génératives et usages littéraires des LLM sont autant de dispositifs qui font de la bifurcation un principe organisateur explicite de l’œuvre. Dans ces différents objets médiatiques et littéraires, le choix – souvent délégué au·à la lecteur·ice/joueur·se – est généralement inscrit dans l’architecture du texte, ou plus précisément dans la matérialité de ce texte, qui vient reconfigurer à la fois la structure du récit et les modalités de sa réception. Parcourir ces objets, c’est accumuler des trajectoires, rejouer des embranchements, habiter plusieurs versions d’un même monde.
La bifurcation narrative peut être envisagée suivant une approche scalaire, des dispositifs dans lesquels la multiplicité reste corrélée à la planification auctoriale (Marti et Baroni, 2014) aux formes les plus explicitement interactives, où l’agentivité et l’encapacitation du/de la récepteur·rice infléchissent directement le cours du récit. Dans les premiers cas, la bifurcation ne résulte pas d’un choix du/de la récepteur·rice, mais constitue le noeud de la mise en intrigue, qu’il s’agisse de versions alternatives à des événements historiques dans les uchronies (victoire des Nazis lors de la Seconde Guerre Mondiale dans The Man in The High Castle, course à la lune gagnée par les Soviétiques en 1969 dans _For all Mankind_…), ou de versions alternatives à des événements fictionnels dans les récits contrefictionnels et/ou multiversels (Ryan 2024, Goudmand 2026). Dans les seconds cas, le/la lecteur·rice/joueur·se agence à sa guise des éléments préétablis, dans les limites des règles fixées, par une série de manipulations et de transformations : Emmanuelle Lescouët parle ainsi de « narrations modulaires » (2025).
Ce colloque invite à interroger l’ensemble de ce spectre et à en examiner les enjeux théoriques, poétiques et culturels : en quoi l’expérience des bifurcations transforme-t-elle notre conception du récit, de l’auteur·rice, du/de la récepteur·ice ? Quels outils – théories du transmédia et des mondes possibles, approches intermédiales, études de la réception – permettent d’en rendre compte ? Et comment penser la notion même de choix, entre expérience vécue par procuration et question d’encapacitation, dans les cultures contemporaines de l’imaginaire ?
Le colloque s’articulera autour de quatre axes de recherche.
1. Matérialités : penser la place des supports et des formats dans l’élaboration des récits à bifurcation
Les formes des récits à bifurcations sont indissociables de leurs conditions de production et de diffusion matérielles et médiatiques. Du livre-jeu imprimé aux visual novels, des fictions hypertextuelles aux jeux vidéo, chaque support impose des contraintes spécifiques qui orientent la structure des embranchements, les modalités de leur exploration et, plus largement, le potentiel poétique des œuvres. Cet axe invite à croiser diverses approches méthodologiques : narratologie et ludologie, histoire matérielle et archéologie des médias, intermédialité, pour interroger ce que les dispositifs font au récit – et, inversement, ce que le récit fait aux dispositifs.
Un premier ensemble de questions porte sur la genèse et les outils de création. Que nous apprennent les brouillons, les schémas préparatoires, les logiciels de conception arborescente sur la façon dont s’élaborent ces récits ? Comment se déploie matériellement le « tissage narratif » (Breda 2019) des récits à mondes parallèles ou à lignes temporelles multiples, et comment se préservent-ils du risque de « décohérence » (Duprat 2026) ? Existe-t-il des modèles d’invention narrative propres aux formes bifurquantes, irréductibles aux logiques linéaires traditionnelles ? Les outils numériques de scénarisation et de worldbuilding, mais aussi les pratiques d’écriture collaborative ou assistée, constituent à cet égard un terrain d’enquête particulièrement fécond.
Un second ensemble de questions concerne les processus de remédiation et d’éditorialisation. Comment une même structure d’embranchements se transforme-t-elle lorsqu’elle migre d’un support à un autre, du texte imprimé à l’écran, du jeu de plateau au jeu vidéo, de la fiction sérielle à la fanfiction en ligne ? Dans quelle mesure ces passages reconfigurent-ils le sens des œuvres et les gestes de lecture qu’elles sollicitent ?
Se pose enfin la question de ce que l’intelligence artificielle générative fait au récit à bifurcation et à la notion même de bifurcation. Les LLM introduisent une forme d’indétermination inédite dans la chaîne de création : leur effet « boîte noire » implique une déprise comme jamais les récits à bifurcation n’en avaient connue jusque-là. Emmanuelle Lescouët (2023) suggère ainsi que leur usage en contexte fictionnel implique une littéracie spécifique, fondée sur un ensemble de gestes d’écriture et de négociation avec la machine qu’il s’agira de décrire et d’analyser.
2. Réceptions et expériences matérielles des bifurcations
La bifurcation n’est jamais abstraite : elle s’incarne toujours dans un support, un format, un dispositif qui en conditionne les modalités et en oriente l’expérience. Cet axe invite à interroger ce que la matérialité des récits à embranchements fait à ses récepteur·rices (lecteur·rices, joueur·ses,spectateur·rices) – et en particulier à leur agentivité – et comment ces dernier.ères s’en emparent/négocient avec elle ?
Un premier enjeu est celui de la liberté et de la contrainte. Comme le rappelle Fanny Barnabé, « s’il est vrai que la part prise par le joueur dans la création du jeu doit être relativisée (les choix qui lui sont proposés à chaque partie restent profondément déterminés puisqu’ils sont prévus par la programmation), on ne peut ignorer, à l’inverse, l’influence réelle qu’il exerce sur la matérialité du récit vidéoludique : ses décisions influencent rarement l’histoire (sauf si plusieurs arborescences ont été programmées par les concepteurs) mais agissent tout de même sur le rythme et l’ordre dans lesquels celle-ci sera activée » (2014, p. 17). Faut-il dès lors parler d’agentivité ou simplement d’un sentiment d’agentivité ? La question se pose différemment selon les formats : le livre-jeu, le jeu vidéo narratif, la fiction générative ou la fanfiction n’offrent pas le même répertoire de gestes possibles, ni le même régime de contraintes. La fanfiction, en apparence plus libre, n’échappe pas pour autant à des formes de détermination (contraintes d’’écriture, normes socioculturelles du canon, pratiques de bêta-lecture) qui méritent d’être examinées à nouveaux frais, au-delà de l’idée de « braconnage » créatif (Lata 2016). C’est précisément cette tension que Jenkins (2011) formule en distinguant interactivité et participation : la première renverrait à des dispositifs technologiquement préprogrammés, la seconde à des pratiques culturelles à l’initiative des usager·es. Cette distinction, opératoire, mérite cependant d’être éprouvée et discutée : dans quelle mesure permet-elle de cartographier les différents régimes d’_agency_ à l’œuvre dans les récits à bifurcation ?
Cet axe accueillera également des réflexions sur les effets cognitifs et affectifs liés aux choix selon les supports : certains formats favorisent-ils des formes spécifiques d’engagement – choix stratégiques, identification empathique, dissonance narrative ? Comment penser les phénomènes d’empathie négative, ou la posture réflexive que certains dispositifs induisent à l’égard des choix eux-mêmes ? La matérialité du récit bifurquant n’est pas neutre : elle programme, ou rend possibles, des modes d’habiter la fiction.
3. Bifurcations transmédiales
Ces narrations à bifurcation ne se limitent évidemment pas aux frontières d’une œuvre unique : elles appellent des formes de transmédialité. Dans un contexte de circulation intense des récits entre supports, médias, plateformes et communautés, la bifurcation peut se déployer à l’échelle d’écologies médiatiques plus larges, et inviter à repenser les phénomènes d’adaptation et de transmédialité comme autant de formes de ramifications narratives.
C’est l’une des hypothèses que cet axe propose d’explorer : peut-on envisager les adaptations et les circulations médiatiques comme des bifurcations ? Selon Saint-Gelais, l’adaptation se distingue de la transfiction dans la mesure où elle exclut en principe l’expansion, l’extrapolation, ou la contrefiction (2011, p. 35). Pourtant, les modifications qu’elle introduit inévitablement – ajouts, suppressions, réaménagements chronologiques, transformations liées au passage d’un média à un autre – lui confèrent souvent une portée transfictionnelle. En ce sens, l’adaptation pourrait bien constituer une forme de bifurcation transmédiale : non pas un simple transfert, mais une version parmi d’autres d’un monde fictionnel partagé.
Cet axe pourra accueillir des travaux portant sur les franchises et les univers étendus, où la multiplication des œuvres sur différents supports construit une architecture narrative ramifiée qu’aucun·e récepteureur·ice ne peut vraiment appréhender dans sa totalité. Il s’agira d’interroger les logiques qui président à ces expansions : comment s’articulent canon et variations, cohérence diégétique et liberté créative, qu’elle soit auctoriale ou fanique ?
Une attention particulière pourra être portée aux pratiques de réception et de participation qui témoignent d’une appropriation collective des mondes fictionnels qui excède les bifurcations programmées par les auteur·rices et les industries culturelles, et qui constitue à sa façon une forme de narration multiple distribuée.
4. Approches critiques de la bifurcation : réappropriations participatives ou captation de l’attention ?
Dans un contexte de « surcharge informationnelle », des critiques émergent à l’encontre d’une économie de l’attention dévoyée à des fins purement capitalistes. Au moment où le PDG de Netflix, Reed Hastings, prétend que son principal concurrent est notre sommeil, et dans un contexte de captation de l’attention, des chercheur·ses encouragent de nouvelles écologies de l’attention (Citton, 2014). Les concepts de la culture participative (autour du choix, de l’agentivité, etc.) sont aujourd’hui nuancés et donnent lieu à des alternatives en faveur d’une sobriété attentionnelle. Plusieurs travaux attirent par ailleurs notre attention sur l’incidence des modèles économiques déployés qui façonnent à leur tour ces objets culturels (Letourneux, 2017, sur la création sérielle). Peut-on alors considérer que des usages comme celui du « forensic fandom » (Mittel, 2013) qui désigne les pratiques de décodage et d’analyses des récits complexes – dont les récits à embranchements font partie – contribuent dès lors à capter une partie de notre attention au profit d’un « _free labor_ » (Citton, 2014) ?
La tension entre prédiction et prescription, que l’on retrouve au sein des algorithmes des grandes plateformes de diffusion des contenus culturels, invite ainsi à nuancer l’idéal de personnalisation un temps vanté par la culture numérique. Mireille Berton (2023) souligne également les stratégies susceptibles d’encourager l’investissement des spectateur·rices et fans de séries par des moyens propices à du _data mining_ : le revisionnage et la manipulation du récit à embranchements génèrent une multiplication des traces numériques dont l’exploitation commerciale entre en tension avec la liberté présupposée des consommateur-rices.
Cet axe encourage ainsi une réflexion critique de la bifurcation et l’étude de médias alternatifs qui questionnent la bifurcation : le choix n’est-il pas souvent illusoire ? N’encourage-t-il pas un capitalisme attentionnel qui dévoie les utopies du paradigme participatif ?
Les propositions (500 mots maximum) doivent être envoyées avant le vendredi 4 septembre 2026 à l’adresse suivante : plusieurs-voies@protonmail.com. Elles doivent être accompagnées d’une brève présentation bio-bibliographique. »
Titre : Écrire à plusieurs voies. Jeux et enjeux matériels des récits à bifurcations
Lieu / dates : Colloque – 2-4 décembre 2026
Salle des Actes – Sorbonne Université 1 rue Victor Cousin 75005 Paris
Organisateur·rices :
Anne Ducrey (CRLC), Cindy Gervolino (CRLC), Anaïs Goudmand (CELLF), Servanne Monjour (CELLF), Clément Sigalas (CELLF)
Avec le soutien du Centre de Recherche en Littérature Comparée (CRLC), du Centre d’Étude de la Langue et de la Littérature Francophone (CELLF), et de l’Association pour la recherche en Littératures Populaires et Cultures Médiatiques (LPCM).
Bibliographie
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Source : https://www.fabula.org/actualites/134909/ecrire-a-plusieurs-voies-jeux-et-enjeux-materiels-des-recits.html
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