Fin avril 2020, paraîtra aux éditions L’Harmattan un ouvrage collectif né au sein du Groupement d’Intérêt Scientifique Jeu et Sociétés intitulé Le jeu dans tous ses états — Approches pluridisciplinaires du phénomène Ludique. Volontairement pluridisciplinaire et international, ce concert de communications vise à donner un aperçu de l’évolution récente du jeu et de ses pratiques.

Cette brève description ne saurait remplacer la plume des deux co-directrices du recueil : Élisabeth Belmas, professeur émérite d’histoire moderne, laboratoire IRIS, Université Sorbonne Paris Nord, membre de la MSH Paris-Nord et Juliette Vion-Dury, professeur de littérature générale et comparée, EA Pléiade, Université Sorbonne Paris Nord. Elles nous livrent ci-dessous la postface de la publication.

« Le jeu dans tous ses états est né, pour l’essentiel, d’un séminaire pluridisciplinaire tenu sur deux ans à l’Université Paris 13, avec le soutien du Groupement d’Intérêt Scientifique “Jeu et Sociétés”. Dans l’esprit de la politique scientifique menée par le GIS, ce séminaire avait pour objectif d’encourager les travaux académiques sur le(s) jeu(x), lesquels étaient longtemps restés l’apanage de quelques disciplines et tendaient à privilégier certaines thématiques. Le second apport à l’ouvrage provient d’un colloque international sur les jeux de hasard et d’argent, organisé par l’université de Salerne en 2017, à l’occasion de la remise du prix Giuseppe Imbucci. Les communications présentées ici, issues de l’une ou l’autre de ces manifestations, montrent combien le champ de la recherche ludique s’est transformé depuis une quinzaine d’années, tandis qu’apparaissaient de nouveaux supports et de nouvelles formes de jeux. Les études sur les serious games, les jeux vidéo et/ou internet, le gambling et ses effets pervers ainsi que sur la gamification des activités sociales n’ont cessé de se multiplier, renouvelant les méthodes en même temps que les objets de recherche. L’influence des game studies, qui associent et/ou confrontent la démarche de disciplines dites “constituées”, telles l’histoire, la sociologie, la psychologie, l’anthropologie, à celle de disciplines considérées comme “transversales”, à savoir la génétique textuelle, la sémiotique, la narratologie et la ludologie, a guidé la constitution du recueil sur Le jeu dans tous ses états. Nous souhaitions donner la parole à des chercheurs venus de différentes branches des lettres ou des sciences humaines et sociales, pour qu’ils évoquent librement les aspects du(es) jeu(x) rencontrés — d’une façon frontale ou dérivée — dans leurs travaux. Ainsi l’ouvrage est-il organisé en quatre parties (Humanités médicales ; L’industrie du jeu, en France, hier et aujourd’hui ; L’apprentissage ; La victoire et le divertissement) qui croisent les approches des disciplines “constituées” et “transversales”. Cette ouverture disciplinaire et méthodologique s’est révélée féconde car elle a permis de balayer largement le domaine si varié et si vaste de l’activité ludique : du jeu des enfants à celui des adultes, des mots et des gestes, de ses représentations figurées comme de ses fonctions symboliques, médiatrices, pédagogiques ou récréatives mais aussi de son statut, des pratiques et de leurs retombées sociales. Le tout s’articule en une sorte de kaléidoscope au prisme duquel on perçoit mieux quelques-unes des facettes — plus ou moins connues et parfois oubliées sinon ignorées — d’une activité souvent jugée mineure alors qu’elle constitue une partie intégrante et essentielle des sociétés actuelles et passées. En effet, le philosophe Friedrich Nietzsche considère le jeu comme méthode privilégiée de l’homme pour aborder les tâches les plus nobles et les plus élevées, son moyen pour atteindre l’état créatif tout autant que la connaissance, la manifestation de sa capacité à avoir un rapport ironique au monde, un élément essentiel de son amor fati. Pour Donald Woods Winnicott, d’un point de vue cette fois psychiatrique et remarquablement similaire dans ses conclusions, le jeu permet à l’homme de dépasser l’adaptation, toujours marquée de soumission, à son environnement, et de se sentir véritablement vivant. La littérature, qui procède elle-même bien sûr du jeu, en fait bien de son côté plus qu’un thème, l’expression d’une vision du monde. Car si la manière d’interpréter poèmes et morceaux de musique, tout autant que l’aisance dans l’art de jouer aux jeux de société révèlent dans les romans de Jane Austen origine sociale, éducation, caractère et valeurs morales, le jeu, sous la forme de la roulette, prend chez Dostoïevski une valeur plus politique. Le romancier oppose dans Le Joueur la force centrifuge du jeu à la force centripète, accumulatrice de richesses, de ce qu’il appelle le Vater, le père de famille allemand, réduisant le sens de la vie à celui de la transmission d’un capital. Stefan Zweig, quant à lui, l’auteur du Joueur d’échecs, voit en ce “jeu royal”, synecdoque de tous les jeux, une science, un art, capable de réunir les contraires et de faire vivre l’entre-deux. Aussi, poétiquement, et un peu mélancoliquement, le compare-t-il au cercueil de Mahomet, suspendu entre ciel et terre. On voit que l’approche pluridisciplinaire du jeu, voulue dans les journées d’études de l’Université Paris 13 autant que dans le colloque international de Salerne, conduit à des interprétations du jeu différentes, complémentaires, toujours profondes et parfois surprenantes. Toutes, cependant, s’accordent sur un point : l’importance fondamentale que le jeu tient dans la vie des hommes et doit donc tenir dans les sciences de l’homme. »

Élisabeth Belmas et Juliette Vion-Dury

Sommaire de l’ouvrage

  • Loto, loteries et calamités dans l’Italie libérale — Ornella De Rosa
  • En quoi la démarche médiologique peut-elle participer à une recherche sur les jeux d’argent ? — France Renucci
  • Tous les joueurs ont tenté leur chance… Mais certains plus que d’autres : un point sur la situation des jeux de hasard et d’argent en France — par Lucia Romo, Corentin Julienne et Cora Von Hammerstein
  • Addiction aux jeux d’argent et personnes âgées — par Gérard Chandès et Philippe Thomas
  • Métiers et « industrie » du jeu dans la France moderne (XVIe-XVIIIe siècles) — par Élisabeth Belmas
  • Un portrait du secteur des jeux de hasard et d’argent en France — par Sophie Massin
  • Pour une approche globale et indépendante de la régulation des jeux d’argent et de hasard en France ? — par Céline Bloud-Rey
  • Le théâtre de marionnettes dans « Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister » — par Delphine Paon
  • « L’écriture du jeu » entre autobiographie et psychanalyse : Simone de Beauvoir, Hermine von Hug-Hellmuth, Mélanie Klein — par Isabelle Mons
  • Le « jeu du faune » de Simone Boisecq — par Anne Longuet-Marx
  • Bérénice, reine des jeux — par Jean-Yves Carrez-Maratray
  • Les récréations de Voltaire — par Jennifer Ruimi
  • Jeux de rôles et jeux d’argent dans « La Cagnotte » — par Florence Fix
  • Le jeu de mots et l’humour — par Lichao Zhu
  • Conclusion. « Les jeux sont faits ! » — par Ornella De Rosa
  • Postface — par Élisabeth Belmas et Juliette Vion-Dury

Parution aux éditions L’Harmattan Italia (Torino)/L’Harmattan (Paris), 2020, prix public : 27,00 euros